L’identité du Musée Fabre : dialogue entre histoire, volumes et lumière

Implanté sur l’ancienne façade du boulevard Bonne Nouvelle, au cœur de Montpellier, le Musée Fabre est un espace en permanente métamorphose. Fondé en 1825 par le peintre montpelliérain François-Xavier Fabre, il occupe d’anciens hôtels particuliers et s’est agrandi, en 2007, à la faveur d’une ambitieuse rénovation signée Brochet Lajus Pueyo. Ce projet a donné naissance à une suite de salles où la pierre et le verre dialoguent, ouvrant le musée à la lumière méditerranéenne (Source : Musée Fabre - site officiel).

On remarque la variété des ambiances : en franchissant l’entrée principale, l’espace s’ouvre sur de vastes volumes baignés de clarté ; au fil de la déambulation, l’on passe de galeries intimistes à des salles majestueuses dont la hauteur sous plafond accentue la monumentalité des pièces exposées. Jamais neutre, l’expérience de visite est rythmée par cette alternance subtile, qui influe sur la réception même des œuvres.

Les grandes collections du Musée Fabre : un panorama exigeant de l’art occidental

  • Peinture européenne du XVIIe au XIXe siècle, marquée tant par l’école flamande (Rubens, Teniers), italienne (Le Guerchin, Vernet), qu'allemande et espagnole.
  • Art français du réalisme à l’impressionnisme, à travers Delacroix, Courbet, Monet, Bazille et les peintres de l’école de Montpellier.
  • Sculpture classique et moderne, dont les marbres et bronzes dialoguent avec les vastes espaces blancs du musée.
  • Collections contemporaines, portées par les donations d’Alexandre Cabanel, Pierre Soulages et Daniel Buren, entre autres.

Chacune de ces périodes bénéficie d'une mise en espace spécifique, pensée pour servir aussi bien la lisibilité esthétique que la circulation des visiteurs.

Des œuvres phares, révélées par l’espace

1. “La Chasse aux lions” d’Eugène Delacroix (1854-1855)

Située dans la grande galerie du XIXe siècle, cette toile monumentale (3,15 m × 4,15 m) attire le regard par la vitalité de sa composition. La salle lui offre un recul rare, permettant d’embrasser l’ensemble du mouvement. La lumière naturelle, filtrée par de grandes baies, rehausse les couleurs chatoyantes des fauves et des drapés.

  • L’emplacement, central dans le parcours, invite à la contemplation prolongée.
  • La scénographie privilégie l’isolement du tableau sur un mur ocre, accentuant la tension dramatique de la scène.
  • L’espace autour laisse place à une circulation fluide, évitant toute encombrement, élément crucial pour cette composition dynamique.

Cette mise en scène fait écho à la réflexion muséographique contemporaine : donner du souffle aux œuvres majeures et éviter la profusion qui dilue leur impact (Source : Musée Fabre, catalogue 2016).

2. “Portrait de François-Xavier Fabre” par Ingres (1809)

Plus intime, ce tableau trouve sa place dans une salle latérale où la lumière, tamisée, invite à la concentration. Le cadrage resserré, presque confidenciel, fait écho à la mission originelle de Fabre : offrir un lieu où les artistes du temps pourraient dialoguer à travers les siècles.

  • Les matières sobres du mobilier – bois sombre et murs gris perle – favorisent une expérience dépouillée, recentrée sur le visage du fondateur et la transparence du regard que lui prête Ingres.
  • L’accrochage à hauteur d’yeux crée une densité, un rapport direct et presque charnel avec le visiteur.

3. Les œuvres de Frédéric Bazille : lumière, modernité et ancrage territorial

L’hommage à Frédéric Bazille, enfant du pays, rythme la visite. Ses tableaux impressionnistes (dont “La réunion de famille”, 1867, et “Le petit atelier de la rue Visconti”, 1866) occupent une salle fleurant la lumière naturelle. Ici, la scénographie joue la carte d’une clarté méditerranéenne : larges ouvertures, murs blancs, absence de chichi.

  • Cette disposition évoque la modernité de son coup de pinceau et l’ouverture de l’école montpelliéraine sur les avant-gardes parisiennes.
  • Les œuvres sont espacées pour favoriser le dialogue visuel, chaque toile gagnant ainsi en lisibilité et en vibration.

4. Une expérience singulière : les salles Soulages

À l’orée de l’espace contemporain, les salles dédiées à Pierre Soulages contrastent avec l’ensemble classique du musée : lumière contrôlée, murs blancs où les “Outrenoir” résonnent dans la pénombre. Ici, l’acoustique – un silence épais, ciblé – isole l’œuvre, permettant une immersion sensorielle.

  • Le béton ciré au sol répond à la monumentalité des toiles, en accentuant leur matérialité.
  • La séparation nette entre lumière diffuse et zones d’ombre accentue l’émergence du noir.

Plus qu’un simple accrochage, la mise en espace des œuvres de Soulages érige l’expérience de la contemplation en quasi-méditation. L’espace fonctionne à la fois comme un écrin neutre et un amplificateur de sensations, une démarche rare dans les musées français avant les années 2000 (Source : Entretien avec Pierre Soulages, “Fabre Magazine”, 2019).

L’art de la sculpture : volumes et circulation

Le Musée Fabre excelle dans la présentation des sculptures, souvent placées en position centrale dans les salles ou dans l’atrium principal. Ce choix scénographique permet au visiteur de tourner autour de l’œuvre, d’en saisir la tridimensionnalité et la manière dont la lumière sculpte les formes.

Œuvre Auteur Disposition et effet
“Vénus au bain” Jean-Baptiste Carpeaux Placée au centre d’une salle haute, rehaussée sur un socle blanc mat : circulation à 360°, accent sur la douceur des chairs et la rondeur du geste.
“La Jeune Fille à la perle” École française, XIXe siècle Isolée sur un fond anthracite, la sculpture dialogue avec l’ombre, révélant chaque détail du visage et du turban.

Cette approche favorise l’appropriation de l’espace par le public, invitant à changer de point de vue et à intégrer la dimension physique de l’œuvre dans l’expérience esthétique.

Scénographie, programmation et circulation du public : une expérience globale

La programmation du Musée Fabre ne cesse de réinterroger la place des œuvres dans l’espace. En témoignent les expositions temporaires (comme celles consacrées à Courbet ou à l’abstraction contemporaine), qui transforment ponctuellement les volumes du musée, mobilisant aussi bien les galeries classiques que les nouveaux espaces modulables.

  • Les parcours sont pensés pour favoriser la liberté de déambulation, tout en balisant des “moments phares” et des pauses contemplatives.
  • Des bancs judicieusement positionnés, une signalétique discrète et les variations d’éclairage accompagnent la progression du regard et du corps.
  • Le musée s’attache à accueillir une diversité de publics, proposant des outils de médiation exigeants (cartels détaillés, visites adaptées, dispositifs interactifs) pour ouvrir le dialogue entre l’art et chacun.

On note également la volonté de relier les œuvres à leur histoire locale : chaque pièce, au-delà de sa valeur universelle, trouve ici une résonance particulière, qu’il s’agisse des dons des collectionneurs montpelliérains ou des commandes publiques qui participent à la vie artistique du territoire (Source : “Le musée Fabre : le livre”, éditions Réunion des Musées Nationaux, 2016).

Explorer, revenir, habiter les œuvres

Le Musée Fabre, par la qualité de ses collections comme par l’exigence de sa scénographie, s’impose comme un guide discret dans la découverte de l’art. Y revenir, c’est toujours expérimenter une nouvelle circulation, découvrir qu’une lumière différente, un public renouvelé, ou un accrochage repensé, font surgir d’autres lectures des œuvres majeures.

Pour qui habite Montpellier ou l’Hérault, il existe là un lieu qui n’épuise jamais son potentiel : la richesse de ses tableaux, la densité de son architecture, la subtilité de ses espaces d’exposition dessinent une cartographie sensible, à arpenter avec curiosité et avec le temps.

À travers cette exploration, le musée dévoile l’essence de sa mission : rendre la culture vivante, accessible, vibrante, et permettre à chacun d’éprouver, selon son propre rythme, la puissance d’une œuvre dans l’écrin singulier qu’elle habite.

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