À la croisée des espaces : pénétrer le Musée Fabre

Au cœur de Montpellier, légèrement en retrait de la vivacité urbaine de la place de la Comédie, le Musée Fabre offre à qui le franchit une expérience architecturale autant qu’artistique. Avant même de contempler la première toile, c’est l’organisation du lieu qui oriente le visiteur : passer des prémices de l’hôtel de Massilian aux galeries contemporaines, longer une enfilade de salles où la lumière naturelle pénètre timidement… Chaque déambulation se nourrit d’une perception particulière, variant selon le moment du jour, le nombre de visiteurs, la manière dont le silence ou le bourdonnement des voix s’installent dans les galeries.

L’architecture du musée, hybride affirmé entre patrimoine XVIIIe et modernité (la grande rénovation orchestrée par Philippe Dubois en 2007 n’a rien laissé au hasard), accompagne la logique du récit des collections permanentes. Ce parcours permet non seulement une immersion progressive dans l’histoire de l’art européen, mais met aussi en valeur les filiations régionales – fil rouge discret mais continu, toujours ancré dans les murs autant que dans les œuvres.

Structure et identité des collections permanentes

Le Musée Fabre se distingue par la richesse et la cohérence de ses collections : près de 900 œuvres exposées en permanence, articulées selon un parcours chronologique et thématique. Des salles de la Renaissance aux espaces consacrés à la modernité, les collections couvrent près de six siècles d’histoire de l’art, avec une profondeur particulière pour la peinture française et européenne, de la fin du Moyen Âge au XXe siècle (source Musée Fabre).

  • Peintures du XVIIe et XVIIIe : une impressionnante représentation de la peinture française et italienne, avec les grandes écoles bien identifiées (Écoles du Nord, Écoles françaises, Romaine…).
  • Peintres régionaux et montpelliérains : la place donnée à des artistes natifs de la région ou ayant entretenu des liens étroits avec l’Occitanie, dont François-Xavier Fabre, Alexandre Cabanel, Frédéric Bazille.
  • Peinture du XIXe et XXe : Delacroix, Courbet, puis les Fauvistes, les modernistes, jusqu’aux contemporains – section rare pour un musée de province.
  • Arts graphiques, sculptures : fonds remarquables, notamment la collection Bruyas (l’un des plus généreux mécènes du XIXe siècle).

L’identité du musée tient ainsi dans son équilibre entre une vocation généraliste et une insistance sur les filiations locales : plutôt que d’isoler l’art régional, le parcours le tisse subtilement avec les courants européens, évitant le piège du repli ou du folklore.

Les collections permanentes, miroir de la création régionale

Approcher l’art régional par le prisme des collections permanentes, c’est d’abord repérer comment une institution comme le Musée Fabre construit la notion même de « régionalité ». Ici, loin d’un seul décompte des toiles d’artistes locaux, il s’agit de percevoir les réseaux d’influence, les circulations, les attachements.

Trois figures incarnent cette approche :

  • François-Xavier Fabre (1766-1837) : enfant de Montpellier, élève de David, reconnu à Rome, il est à la fois le legs initial (donateur de l’essentiel du premier fonds) et l’incarnation d’un dialogue constant entre ancrage local et ambitions européennes. Sa peinture, caractérisée par un classicisme inspiré, dialogue aussi avec le Grand Tour et l’Italie.
  • Alfred Bruyas (1821-1877) : collectionneur, mécène et ami des artistes innovants du XIXe, il a su attirer à Montpellier Courbet, Delacroix, Cabanel, et faire du musée un laboratoire d’échanges artistiques. Ses donations (plus de 200 œuvres) forment le cœur d’une muséographie déployée à la fois en galeries et en alcôves, restituant la diversité des sensibilités régionales.
  • Frédéric Bazille (1841-1870) : peintre impressionniste, mort à 29 ans, il incarne par sa trajectoire – de Montpellier à Paris, en passant par l’atelier de Gleyre et les paysages languedociens – la puissance d’un regard fondé sur l’attachement au territoire et le dialogue avec ses congénères. Sa présence au musée est un point d’ancrage pour saisir la perméabilité entre école régionale et avant-garde.

La dynamique du territoire : influences croisées

Ce que l’on perçoit en parcourant les salles du musée, c’est le récit d’une région qui n’est ni isolée ni périphérique. On y ressent la façon dont Montpellier, dès le XVIIe siècle, se construit une identité artistique à la croisée des routes méditerranéennes et du bassin parisien. Les échanges avec Nîmes, Marseille, ou Florence irriguent la création locale, portées tantôt par la formation académique (l’École de dessin de Montpellier étant l’une des plus anciennes de France, fondée en 1779), tantôt par la circulation des collectionneurs et des mécènes (Bruyas en étant le modèle achevé).

Cette dynamique se lit dans les œuvres, mais aussi dans la scénographie retenue par le musée :

  • Les œuvres d’artistes montpelliérains sont rarement rassemblées en un « pôle local », mais intégrées aux grands courants, témoignage d’un ancrage régional qui ne se limite pas à une seule histoire, mais participe à une histoire plus vaste de la peinture.
  • La temporalité du parcours (Renaissance, Baroque, Réalisme, Modernité…) permet de percevoir les récurrences de certains motifs méditerranéens (lumières, paysages, scènes rurales) et leur transformation au fil des échanges avec Paris, Rome ou Lyon.

La scénographie : architecture, volumes et circulation de la lumière

Un des atouts majeurs du Musée Fabre réside dans la qualité de sa présentation muséographique, pensée pour accompagner et mettre en valeur l’expérience du visiteur. La rénovation de 2007 a permis non seulement d’ouvrir le musée sur la ville grâce à de larges baies vitrées et des patios, mais aussi de travailler la répartition des collections selon une logique à la fois chronologique et sensorielle.

  • Les espaces se succèdent et se répondent : le visiteur peut passer d’une salle à l’acoustique feutrée à un vaste hall baigné de lumière naturelle, puis plonger dans l’intimité d’une galerie du XIXe siècle, aux murs sombres et moquettes épaisses.
  • La lumière joue un rôle fondamental, tantôt dirigée vers un tableau majeur, tantôt diffusée pour encourager le regard d’ensemble.
  • Les matériaux, du parquet ancien au béton lissé contemporain, dialoguent avec les œuvres et invitent à ressentir la coexistence du patrimoine et de la modernité.

Cette attention portée à l’espace s’inscrit dans une volonté de faire du Musée Fabre un acteur de la médiation culturelle, où la compréhension de l’art régional passe aussi par la perception des lieux et des ambiances – chaque salle propose son propre climat, sa façon de mettre en tension le regard local et le regard global.

L’art régional : entre visibilité et résonances contemporaines

La question de l’art régional ne saurait être figée. Si le Musée Fabre conserve l’essentiel de ses collections autour du XIXe siècle et de la peinture académique, il s’ouvre aussi à des dialogues plus contemporains. Plusieurs dispositifs se distinguent :

  • Expositions-dossiers, dédiées à l’actualité de la création en Occitanie ou au renouvellement de la perception de figures locales (expositions liées à Bazille, à la scène contemporaine…).
  • Commandes publiques et acquisitions récentes, qui témoignent d’une volonté de poursuivre le dialogue entre patrimoine et création d’aujourd’hui, non limité à la sphère montpelliéraine, mais intégrant la diversité des pratiques artistiques de la région élargie.
  • Parcours pédagogiques et dispositifs de médiation : ateliers, éditions, dispositifs sonores ou multimédias… amenant le public à reconnaître l’influence du territoire sur les œuvres autant que leur capacité à s’en affranchir.

Le contact avec ces collections permanentes – dont certaines sont issues de dépôts ou de collaborations avec des musées voisins, du Louvre à Toulouse – permet de saisir la façon dont se recompose sans cesse la notion d’identité régionale, dans un dialogue constant avec les mouvements nationaux et internationaux.

Des œuvres-phares, jalons de l’art régional

Certaines œuvres incarnent de manière exemplaire le lien entre la collection permanente et l’histoire artistique du territoire. Quelques exemples emblématiques :

  • La Rencontre (Bonjour Monsieur Courbet), Gustave Courbet, 1854 : offerte par Bruyas, cette toile devenue un symbole de l’accueil de la modernité par Montpellier, met en scène l’artiste en voyage, accueilli par son mécène. Elle raconte autant l’histoire du musée que celle d’un dialogue entre Paris et le Sud.
  • Vue de village, Frédéric Bazille, vers 1868 : une immersion dans la lumière du Languedoc, équilibre entre tradition et recherche d’avant-garde, à la lisière de l’impressionnisme naissant.
  • Portrait d’Alfred Bruyas, Eugène Delacroix, 1837 : incarne l’ouverture de la ville et du musée aux grandes figures nationales, tout en maintenant une forte identité régionale.
  • Les collections Fabre et Cabanel : deux peintres issus de Montpellier, obtention de prix de Rome et diffusion de la tradition académique jusqu’à Paris, avant de revenir influencer les générations suivantes.

Cette sélection est loin d’être exhaustive, mais elle donne à voir ce que la collection permanente du Musée Fabre offre de plus singulier : un ancrage territorial sans provincialisme, une valorisation des figures régionales comme acteurs à part entière de l’histoire de l’art.

Renouvellement des regards : médiation et accessibilité

L’un des axes majeurs du musée réside dans son offre de médiation. Visites guidées, parcours thématiques, ateliers adressés à de multiples publics (enfants, scolaires, personnes éloignées de la culture), tout concourt à rendre la collection permanente vivante, à l’inscrire dans la mémoire collective autant que dans la découverte individuelle (source Musée Fabre).

  • Le Cabinet Bruyas : espace dédié à la réflexion sur la collection, sur son histoire institutionnelle et ses évolutions, point d’appui pour comprendre comment un musée construit, perpétue et interroge la notion d’art régional.
  • Des dispositifs numériques : parcours sur tablettes, audioguides, podcasts produits en interne ou en lien avec des institutions partenaires mettent l’accent sur la pluralité des récits et des filiations géographiques.
  • Un engagement dans l’éducation artistique : interventions auprès d’établissements scolaires du département, propositions pour les nouveaux arrivants à Montpellier, programmes adaptés aux personnes non francophones.

L’accessibilité, au sens large, demeure une priorité : accessibilité physique après la rénovation, accessibilité symbolique via une politique tarifaire réfléchie et une ambition de démocratisation culturelle, que ce soit à travers la gratuité pour les moins de 26 ans ou via des partenariats avec les acteurs sociaux du territoire.

Une collection vivante, au cœur du paysage culturel montpelliérain

Parcourir les collections permanentes du Musée Fabre, c’est faire l’expérience d’un patrimoine pensé comme une matière vivante. Loin de se limiter à un conservatoire de toiles anciennes, l’institution affirme son rôle central dans la compréhension de l’art régional, dans sa dimension historique mais aussi contemporaine.

Le musée offre ainsi une lecture étoffée de ce que peut être l’identité artistique d’un territoire : non une simple énumération de noms, mais une cartographie d’expériences, d’échanges, de circulations, de transformations. L’art régional y trouve un espace pour s’exprimer, s’interroger, se réinventer au contact du public, dans un jeu subtil entre tradition et modernité, transmission et renouvellement.

Au fil des salles, au détour d’un regard porté sur une sculpture méconnue ou une toile aimée, chacun peut, à son rythme, éprouver la manière dont le lieu influence l’expérience artistique, comment la lumière d’un patio, la densité d’une salle, la parole d’un médiateur ouvrent de nouvelles perspectives sur l’art et le territoire.

Pour qui souhaite s’imprégner de la culture régionale en profondeur, le Musée Fabre demeure une porte d’entrée essentielle, un lieu où l’espace, le temps, les œuvres et les voix de ceux qui les portent s’entrelacent pour donner à voir ce qui se joue, ici et maintenant, dans la grande histoire de l’art.

Pour aller plus loin