Immersions et perspectives : la scénographie au MO.CO. comme vecteur d’expérience contemporaine

26 janvier 2026

Le MO.CO. : architectures d’intentions et enjeux de scénographie

La création du MO.CO. (Montpellier Contemporain) en 2019 marque une étape singulière pour le paysage culturel de Montpellier. Regroupant sous une même bannière l’Hôtel des collections, le MO.CO. Panacée et l’école MO.CO. ESBA, l’institution ambitionne de redéfinir la place de l’art contemporain dans la cité. L’Hôtel des collections, installé dans un ancien hôtel particulier du XIXème siècle, dialogue avec les volumes épurés de la Panacée, espace d’exposition phare du centre historique. Cette pluralité architecturale est, dès l’origine, un terrain de jeu pour la scénographie. 

Entrer au MO.CO., c’est traverser des espaces où l’architecture n’est jamais un simple contenant. Elle façonne la circulation des corps et du regard, impose des perspectives, rend les œuvres plus proches ou plus lointaines, selon un parti-pris toujours lisible. L’approche scénographique s’y distingue par une attention marquée à la relation entre le public, l’œuvre et le lieu, dans une volonté affirmée de faire de chaque exposition une expérience renouvelée, jamais reproductible à l’identique ailleurs.

Le rôle de la scénographie au MO.CO. n’est donc pas uniquement de présenter ou de mettre en valeur ; il s’agit de composer, voire de chorégraphier, la rencontre entre l’art et le public, en ménageant des seuils, des rythmes, des respirations. Si l’on souhaite comprendre la réception des œuvres contemporaines dans cet espace, il convient d’analyser précisément comment ces choix influent sur la perception, la sensation, l’intelligibilité des propositions artistiques.

Les partis-pris scénographiques : circulation, lumière et spatialité

Dès l’entrée dans l’Hôtel des collections, le visiteur est invité à une déambulation qui s’inscrit dans la trame du bâtiment d’origine : chemins en enfilade, vastes salons traversés de lumière naturelle, effets de palier qui rythment la découverte. Contrairement à nombre d’institutions qui imposent un circuit unique ou un sens de visite contraint, le MO.CO. favorise généralement la multiplicité des parcours. On peut rebrousser chemin, emprunter un détour, choisir de s’attarder ou de passer rapidement, chaque salle ouvrant sur plusieurs possibilités.

Le choix d’exploiter la lumière végétale – notamment avec la grande verrière centrale de l’Hôtel des collections – structure la manière dont les œuvres dialoguent entre elles. La lumière du sud, filtrée ou directe, module la perception des matières, révèle certaines textures tout en en masquant d’autres à certains moments de la journée. Ce parti-pris, loin d’être anodin, place le public dans une expérience sensorielle immédiate : voir une installation de Subodh Gupta ou de Laure Prouvost sous la lumière changeante n’entraîne pas les mêmes lectures que sous un éclairage artificiel uniforme.

Les volumes, enfin, sont respectés mais jamais figés. Les équipes du MO.CO., en dialogue avec les artistes et les commissaires, n’hésitent pas à construire des cloisons temporaires, à orienter ou à envelopper un espace par des dispositifs textiles ou des jeux de transparence. On retrouve, notamment lors de l’exposition "Amazonia" (été 2022), des dispositifs immersifs où la scénographie empruntait à la forêt ses méandres et ses clair-obscur, guidant le visiteur au fil d’un parcours organique plutôt que linéaire.

La scénographie comme médiation invisible : accompagner la compréhension des œuvres

Si le mot “médiation” évoque souvent la parole, la scénographie au MO.CO. participe elle aussi à la transmission. Discrètement, elle introduit des repères pour s’orienter dans une exposition parfois foisonnante. Les cartels, par exemple, ne sont jamais plaqués mais intégrés à l’architecture de l’ensemble, à hauteur lisible, souvent accompagnés de textes courts permettant une appropriation progressive.

Cette attention fine se prolonge dans le choix des accrochages : jamais surchargés, laissant respirer chaque pièce. Une œuvre de Marta Minujín ne se voit pas “en file” mais au sein d’un espace dégagé, favorisant la contemplation et l’introspection. De même, les expositions collectives (par exemple “Cosmogonies” en 2021, issue de la collection de la Fondation Carmignac) utilisent la scénographie pour créer des rapprochements inattendus entre les œuvres, suggérant des dialogues ou des confrontations qui dépassent la simple accumulation.

Cette médiation invisible opère aussi dans le travail sur le son : certains dispositifs audiovisuels sont habilement isolés pour ne pas interférer avec les œuvres alentour, créant ainsi des “bulles” où l’écoute devient possible sans dispersion. Ce soin du détail, rarement ostensible, témoigne d’un respect pour l’œuvre autant que pour le public.

L’accueil du public : espaces partagés et temporalités variables

L’expérience scénographique ne s’arrête pas à la salle d’exposition. Au MO.CO., les espaces intermédiaires jouent un rôle central dans l’accueil et la disposition du visiteur à la rencontre. Les larges vestibules, les salons avec vue sur les jardins, sont conçus comme des temps de pause propices à la discussion, à la réflexion, voire à la prise de distance. Cette graduation – de l’excitation de la découverte à la digestion du parcours – est rare dans les musées d’art contemporain, souvent perçus comme abrupts ou hermétiques.

Cette porosité entre œuvres, architecture et usages se retrouve dans les événements tenus hors les murs. En 2023, les Nuits MO.CO. ont investi l’espace urbain, bousculant les repères traditionnels du visiteur et l’invitant à reconsidérer la place de l’art contemporain dans la ville. Ici aussi, la scénographie n’est plus un simple décor mais une expérience à traverser, parfois éphémère, toujours signifiante.

Quelques exemples marquants de scénographies au MO.CO.

  • Amazonia (2022) : cette exposition-événement associait installations immersives, dispositifs sonores et jeux de matières végétales, proposant au visiteur une expérience sensorielle où la scénographie produisait autant de sens que les œuvres elles-mêmes. Etant donné la thématique environnementale, chaque détail – de la sonorisation feutrée à la végétalisation partielle des salles – participait à l’immersion.
  • Collection Fondation Carmignac : Cosmogonies (2021) : ici, la diversité des médiums et des échelles était mise en dialogue par des changements subtils de couleur de murs, des variations d’intensité lumineuse, et un accrochage favorisant constamment la cohabitation des genres. Ce choix invitait à questionner la filiation artistique entre les artistes présentés, tout en rendant l’exposition accessible à un large public.
  • Subodh Gupta : Adda / Rendez-vous (2019) : l’installation monumentale dans l’atrium du MO.CO. exploitait toute la hauteur sous plafond et la transparence de l’espace. La scénographie minimisait tout artifice pour laisser la monumentalité des matériaux – acier, vaisselle recyclée – dialoguer avec la lumière naturelle et la circulation verticale du public.

Les choix scénographiques du MO.CO. face à la diversité des publics

Le MO.CO., dès sa création, revendique le désir d’accueillir des publics hétérogènes : étudiants, néophytes, amateurs éclairés, familles. La scénographie s’adapte à ce pluralisme en modulant les niveaux de lecture. Les dispositifs sont pensés pour éviter l’effet “surcharge” qui décourage le visiteur novice, sans pour autant sacrifier l’exigence plastique et conceptuelle attendue par les connaisseurs.

Ce positionnement se traduit également dans le recours à :

  • Espaces adjacents dédiés à la médiation : ateliers accessibles, salles de projection, dispositifs numériques interactifs, offrant des points d’entrée variés dans l’exposition, sans dénaturer le parcours principal.
  • Supports multilingues et inclusifs : cartels en français/anglais, audioguides, documents en braille, vidéos en LSF (Langue des Signes Française) pour favoriser l’accessibilité sans hiérarchiser les visites.

La volonté d’“inclure sans infantiliser” se manifeste dans la manière dont la scénographie soutient, discrètement, la compréhension sans jamais la forcer. Le visiteur est invité, non assigné. Ici, le chemin n’est jamais imposé mais accompagné.

La scénographie, miroir de la création contemporaine

Au MO.CO., la scénographie apparaît finalement moins comme une solution technique que comme une création à part entière. L’institution n’hésite pas à collaborer avec des scénographes issus du théâtre, du design ou de l’architecture (voir les passages de Mathieu Lorry-Dupuy ou du collectif Encore Heureux sur certaines expositions), multipliant ainsi les points de vue sur la question du “cadre” nécessaire à l’expérience.

Ce choix a une conséquence majeure : il permet d'expérimenter et d’interroger ce que signifie “exposer” l’art d’aujourd’hui, dans une société où l’image circule partout. Loin de la neutralité du white cube, le MO.CO. assume une identité scénographique mouvante, volontiers contextuelle et narrative, qui fait écho à la diversité des pratiques artistiques contemporaines.

Perspectives : bâtir une expérience plurielle et sensible

Aborder la scénographie au MO.CO., c’est reconnaître qu’elle ne se résume jamais à une question d’esthétique ou de logistique. Elle est un vecteur de signification, un art subtil du montage qui influence puissamment la manière dont les œuvres sont reçues, comprises, parfois même vécues.

À Montpellier, ville au patrimoine multiple et à la vie culturelle en expansion, le MO.CO. s’inscrit dans une démarche pionnière, attentive aux usages comme aux espaces, à la diversité des publics comme à l’exigence de création. L’institution propose, au fil de ses scénographies, bien plus qu’un écrin pour l’art contemporain : elle contribue, par le soin apporté à l’expérience de visite, à renouveler le regard sur la création d’aujourd’hui et à rapprocher, au sein de ses murs et hors les murs, le public et les œuvres.

Pour aller plus loin :

  • Site officiel du MO.CO. : www.moco.art
  • Retour sur l’exposition "Amazonia", Midi Libre, 7 juin 2022
  • Dossier “Les nouvelles scénographies muséales”, France Muséums, 2023

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