Le MO.CO. à Montpellier : lorsque la programmation dessine les contours d’un paysage artistique

3 février 2026

Le MO.CO. : anatomie d’un lieu culturel pensé comme organisme vivant

Le MO.CO., ou Montpellier Contemporain, est plus qu’un simple établissement d’art contemporain. Initié en 2017 et pensé comme “une institution en archipel” (Philippe Saurel, Ville de Montpellier), il articule trois pôles : l’Hôtel des Collections, la Panacée et l’École Supérieure des Beaux-Arts de Montpellier (ESBAMA). Cette organisation spatiale et fonctionnelle façonne une identité unique, à la fois ouverte sur la ville et attentive à ses singularités architecturales. Dès que l’on franchit le seuil de l’Hôtel des Collections, par exemple, la monumentalité des volumes dialogue avec la lumière froide en provenance du parvis, tandis que l’intimité feutrée de la Panacée invite à une circulation plus expérimentale, presque urbaine.

Les espaces du MO.CO. dialoguent entre eux et avec leur environnement, s’ancrant dans le tissu montpelliérain tout en tissant des liens avec la scène internationale. Ceci influence directement sa programmation : elle ne se limite pas à l’enchaînement d’expositions, mais s’envisage comme un écosystème où chaque choix curatoriel, chaque sélection d’artistes, chaque accrochage, annonce ou prolonge une intention plus vaste.

Axes majeurs de la programmation : entre invitations, collections et expérimentation

Le MO.CO. a défini très tôt trois grandes lignes programmatiques, en s'appuyant sur des axes forts qui structurent ses propositions et différencient l'institution dans le paysage français :

  • L’accueil de collections privées et publiques venues du monde entier : L’Hôtel des Collections s’est distingué dès 2019 par une volonté de montrer le regard des collectionneurs, à travers des œuvres rarement vues en France. Les expositions “Nous sommes la révolution” (2019), issue de la collection Sandretto Re Rebaudengo, puis “Cosmogonies, Zinsou, une collection africaine” (2021), témoignent de cette ouverture. Cela offre au public une plongée dans la diversité des regards, enrichissant la compréhension des enjeux artistiques actuels et passés : qu’y-a-t-il derrière le geste de collectionner ? Quelles histoires s’écrivent lorsqu’une collection est ainsi déplacée, exposée hors de son contexte d’origine ?
  • L’invitation à des artistes majeurs ou émergents pour des expositions monographiques ou collectives inédites : La programmation n’hésite pas à explorer différents formats, du solo show à la constellation collective. L’exposition de Yan Pei-Ming (2022), où la monumentalité de ses toiles modifiait la perception du bâtiment, ou la présentation de l’œuvre subtile et engagée de Teresa Margolles (2023), illustrent cette attention portée à l’intensité du propos artistique autant qu’à la rencontre avec le lieu. La Panacée, plus expérimentale, privilégie une programmation tournée vers les jeunes scènes et les pratiques transdisciplinaires. Elle y accueille des projets immersifs et des installations qui jouent avec la circulation des visiteurs, le son (cf. "Systema Naturae", 2022) ou la lumière.
  • Un souci permanent de médiation et de transversalité avec les publics : Programmation pensée pour “faire entrer” le plus grand nombre dans les questions centrales de la création contemporaine, multipliant les formats d’ateliers, rencontres, conférences, performances. L’accent porté sur ce dialogue permanent vise à désacraliser l’art contemporain, en tissant un lien constant entre les œuvres, les propos des artistes et l’expérience vécue par le visiteur.

Les tendances artistiques : vers quelles écritures collectives et quelles pratiques ?

Si le MO.CO. n’affiche jamais un “manifeste” figé, sa programmation récente met en lumière certains fils conducteurs, qui relient les différentes expositions autant qu’ils révélent l’esprit du lieu.

  • L’attention aux scènes émergentes et aux enjeux de diversité : On le constate par la présence régulière d'artistes issus des diasporas africaines, caribéennes ou asiatiques, ou par la volonté de s'intéresser à des scènes encore peu visibles en France. Le partenariat avec la Fondation Zinsou, ou l’accueil de commissaires invité·es venant de l’Afrique de l’Ouest (“Cosmogonies”, 2021) témoignent de cette démarche. La programmation cherche à déconstruire l’idée d’un art contemporain centré sur l’Europe ou l’Amérique du Nord.
  • L’ancrage dans le territoire et la valorisation de liens avec Montpellier et l’Hérault : Les collaborations entre le MO.CO., l’ESBAMA et les artistes locaux illustrent cette dimension. Lors de “100 artistes dans la ville – ZAT 2019”, la manifestation investissait places publiques, façades et recoins de Montpellier. Une manière de faire circuler l’art hors les murs et de rappeler que la programmation s’adresse aussi à une géographie intime, faite d’usages, d’habitudes et de mémoires urbaines.
  • L’expérimentation des formats et des dispositifs de monstration : Les expositions tendent à reconsidérer l’accrochage traditionnel : œuvres en dialogue, parcours immersifs (voir “Systema Naturae”, Panacée, 2022), inclusion d’installations sonores ou de performances, adaptation aux qualités acoustiques ou lumineuses des salles, recherche de dispositifs d'accrochage “ouverts”. Cette volonté est lisible dans la façon dont la scénographie de chaque exposition investit l’architecture même des lieux.
  • L’exploration de thèmes en prise avec les préoccupations contemporaines : La programmation interroge de manière récurrente les notions d’identité, d’écosystème, d’hospitalité, d’altérité, d’écologie, de mémoire, ainsi que les rapports Nord-Sud. Cela se fait souvent par le biais de dispositifs collectifs, polyphoniques. La question de l’écologie structure des expositions comme “Possédé·e·s” (Panacée, 2021), où artistes et collectifs explorent la place du vivant, du végétal, de la mutation des espaces.

La fabrique curatoriale : entre grands noms et émergence, comment les choix sont-ils opérés ?

Les choix curatoriaux au MO.CO. relèvent d’un équilibre subtil entre affirmation d’une identité et ouverture à l’inattendu. À la tête de l’établissement, Nicolas Bourriaud, directeur-fondateur jusqu’en 2021, a impulsé une politique où la ligne éditoriale reste claire tout en privilégiant “l’accident heureux” (Le Monde). Son successeur, Numa Hambursin (depuis 2022), a poursuivi l’exploration de la scène émergente tout en renforçant la dimension internationale.

Pôle Orientations curatoriales Artistes ou événements phares (2019-2024)
Hôtel des Collections Collections venues de l’international, monographies d’artistes reconnus, exploration des enjeux de la collection
  • “Nous sommes la révolution” — collection Sandretto Re Rebaudengo
  • Yan Pei-Ming — “Tigre et dragon”, 2022
  • Teresita Fernández — “Vallée”, 2024
MO.CO. Panacée Scènes émergentes, hybridations, dispositifs immersifs, champion des formats collectifs et expérimentaux
  • “Possédé·e·s”, 2021
  • “Systema Naturae”, 2022
  • Résidences d’artistes et collaborations multipartenaires
ESBAMA Expositions de fin d'année, liens entre pédagogie et territoire, révélateur de la nouvelle génération d’artistes
  • “DIPLOMÉS 2023” (exposition annuelle des jeunes artistes)

On observe un roulement de commissaires invités, parfois internationaux, mais souvent issus des réseaux du Grand Sud ou des diasporas visées par la thématique engagée. La méthode est collégiale, chaque exposition s’intégrant à la réflexion globale sur l’évolution de l’art contemporain et son ancrage sur le territoire.

Publics et médiation : dépasser les murs de la “boîte blanche”

Un des fils rouges du MO.CO. est ce désir de transformer les visiteurs en participants actifs. Loin de la froideur parfois reprochée à l’art contemporain, la programmation donne l’impulsion à de véritables invitations à l’arpentage, à la discussion, à la création. La scénographie accorde une attention particulière à la circulation, à la proximité sensible des œuvres. Ateliers, visites dialoguées, rencontres performées et dispositifs de traduction sont proposés pour accompagner chaque exposition.

  • En 2022, près de 66 000 visiteurs ont franchi les portes du MO.CO., toutes entités confondues (source : MO.CO. Rapport d’activités 2022), avec un public majoritairement jeune et étudiant à la Panacée, plus familial sur les grandes expositions de l’Hôtel des Collections.
  • Typologie des médiations proposées :
    • Visites thématisées, parfois élaborées avec des partenaires (enseignants, associations de quartiers, travailleurs sociaux)
    • Ateliers pratiques transgénérationnels
    • Rencontres publiques avec artistes et commissaires
    • Programmation hors les murs, notamment lors d'événements locaux (ZAT, festivals urbains)

Scénographies, fluidité des espaces et dialogues entre architectures

La programmation du MO.CO. s’appréhende aussi physiquement. Chaque exposition transforme la perception des volumes, fait jouer les matières, l’acoustique, le rythme des circulations. L’Hôtel des Collections, ancien hôtel particulier du XIXe, impose une verticalité majestueuse tandis que la Panacée, reconvertie d’un ancien hospice, privilégie les parcours labyrinthiques et l’ouverture à la rue.

Ces tensions entre solennité et effervescence, entre mémoire et immédiateté, nourrissent la réflexion curatoriale. On remarquera, par exemple, la façon dont la lumière naturelle — traversant les grandes verrières de l’Hôtel ou filtrant dans la cour de la Panacée — intervient régulièrement dans la mise en valeur (ou l’effacement) des œuvres. Les programmations tiennent compte de ces paramètres, orientant parfois le choix des médiums présentés (installations lumineuses, vidéos projetées, sculptures monumentales).

Des perspectives qui interrogent le territoire et la création d’aujourd’hui

Ce qui se joue au MO.CO., au-delà de la simple juxtaposition d’expositions, c’est sans doute une conception du lieu culturel comme fabrique collective. Loin du modèle du musée “île”, le MO.CO. agit comme un trait d’union entre expériences individuelles et débats publics, entre ancrage local et rayonnement international. Son audace curatoriale, palpable dans le choix des collections invitées comme dans l’attention portée aux jeunes artistes, dessine un horizon toujours ouvert.

À Montpellier, et plus largement dans l’Hérault, la culture s’incarne dans des lieux qui osent déplacer le regard, expérimenter de nouvelles alliances, proposer au visiteur de s’approprier l’espace. Par ses tendances, orientations et choix curatoriaux, le MO.CO. continue d’interroger à la fois le rôle de l’institution culturelle et sa capacité à inventer une cartographie vivante du contemporain.

SOURCES : MO.CO. Montpellier (site officiel), Ville de Montpellier, Le Monde (notamment l'entretien avec Nicolas Bourriaud, 2021), France Culture, MO.CO. Rapport d'activités 2022, Expositions et catalogues du MO.CO. (2019-2024).

En savoir plus à ce sujet :

Articles